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"En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je ne reconnais pas aujourd'hui votre tact habituel?"
Apparté d’Oriane (feutre vert): l’expression «avec humeur» devient rare dans notre littérature, elle était pourtant très intéressante pour dire ce moment d’hésitation entre l’étonnement et la colère comme lorsque le Général, recevant un subalterne dont il veut obtenir une explication ne parvient à obtenir que de la langue de bois, un amphigouri administratif qui l’insupporte, mais dont il veut pourtant ménager la susceptibilité. Cette « humeur » lui permet alors de faire sentir à son interlocuteur, tout en le froissant pas, qu’il va devoir changer de discours, s’adapter.
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"Je n’ai pas de génie, de mission à remplir, de grand cœur à donner. Je n’ai rien et je ne mérite rien. Mais je voudrais, malgré tout, une sorte de récompense... De l’amour; je rêve une idylle inouïe, unique, avec une femme loin de laquelle j’ai jusqu’ici perdu tout mon temps, dont je ne vois pas les traits, mais dont je me figure l’ombre, à côté de la mienne, sur la route. De l’infini, du nouveau! Un voyage, un voyage extraordinaire où me jeter, où me multiplier. Des départs luxueux et affairés au milieu de l’empressement des humbles, des poses lentes dans des wagons roulant de toute leur force comme le tonnerre, parmi les paysages échevelés et les cités brusquement grandissantes comme du vent. Des bateaux, des mâts, des manœuvres commandées en langues barbares, des débarquements sur des quais d’or, puis des faces exotiques et curieuses au soleil, et, vertigineusement ressemblants, des monuments dont on connaissait les images et qui, à ce qu’il semble dans l’orgueil du voyage, sont venus près de vous. Mon cerveau est vide; mon cœur est tari; je n’ai personne qui m’entoure, je n’ai jamais rien trouvé, pas même un ami; je suis un pauvre homme échoué pour un jour sur le plancher d’une chambre d’hôtel où tout le monde vient, d’où tout le monde s’en va, et pourtant, je voudrais de la gloire!
De la gloire mêlée à moi comme une étonnante et merveilleuse blessure que je sentirais et dont tous parleraient; je voudrais une foule où je serais le premier, acclamé par mon nom comme par un cri nouveau sous la face du ciel."
Aparté d’Oriane (encre bleue nuit): n’est-ce pas moi qui suis décrite ici? En tous cas je m’y reconnais car je suis ainsi depuis la disparition du Général Proust. Il est vrai aussi qu’avant, j’ai connu un peu de gloire dans l’ombre de mon mari mais… dans l’ombre, toujours dans l’ombre.
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"Quand le pied glisse sur une grenouille, l’on sent une sensation de dégoût;
mais, quand on effleure, à peine, le corps humain, avec la main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d’un bloc de mica qu’on brise à coups de marteau; et, de même que le cœur d’un requin, mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps après l’attouchement.
Tant l’homme inspire de l’horreur à son propre semblable! Peut-être que, lorsque j’avance cela, je me trompe; mais, peut-être qu’aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le caractère étrange de l’homme: mais, je la cherche encor... et je n’ai pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu’un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j’ai réussi dans mes investigations? Quel mensonge sortirait de sa bouche!"
Aparté d’Oriane (crayon de couleur jaune) : j’ai parfois ressenti des impressions semblables autrement qu’en rêve lorsque, par exemple, j’ai dû, quelquefois, pour des raisons protocolaires, serrer des mains de personnes que je détestais ou quand, rarement mais…, j’ai flirté, pour essayer de rendre le Général jaloux, avec des hommes qui ne me plaisaient que très modérément.
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"L’amour nous vient sans qu’on n’en possède rien. Car l’amour vient de nulle part pendant que nous sommes quelque part. Et comment posséder ce qui échappe à la possession ? Chaque fois que nous sommes sur le point de toucher la lumière de l’être aimé, voilà que le voile se déchire et que nous nous réveillons. Tout s’enfuit et se dissipe tels ces nuages lointains. Et ce qui s’enfuit de nous n’est qu’un des mirages de nos paradis perdus."
Apparté d’Oriane (Bic rouge) : je ne suis pas convaincu par cette conception par trop romantique de l’amour. D’une part parce que je ne pense pas que l’amour vienne de nulle part, au contraire. Mes observations des sentiments amoureux me laissent penser que l’amour vient lorsqu’il y a une attente d’amour et qu’il ne se concrétise (est-ce la cristallisation chère à Stendhal ?) que lorsque la situation psychologique d’ensemble s’y prête. Autrement dit je crois que l’amour ne vient qu’aux amoureux en puissance d'amour.
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Certains lecteurs me demandent pourquoi je n'inscrit sur ce blog qu'une note quotidienne alors que je prétendrais avoir trouvé les carnets d'Oriane chez un brocanteur et que, donc, j'aurais pu mettre l'ensemble des notes en une seule fois. Bonne question en effet qui montre l'attention et la perspicacité des quelques 30 000 visiteurs (pour l'instant) de ce blog. A cela plusieurs raisons d'ordres différents: D'ordre technique d'abord: - mettre en ligne l'ensemble très conséquent des notes d'Oriane (il y en a plusieurs centaines, peut-être quelques milliers) m'aurait pris beaucoup de temps. - les blogs sont des supports d'interventions quotidiens (chaque note est datée et constitue en soi une forme d'autonomie) qui implique également un rythme de lecture fragmentaire et quasi-régulier. J'ai donc voulu m'astreindre à respecter cette règle. D'ordre littéraire ensuite: - j'aime bien découvrir chaque jour une nouvelle note d'Oriane, la déguster comme un texte en soi avec sa force, son originalité. Je n'ai pas lu d'un seul jet Les carnets d'Oriane. Chaque jour je choisis, au hasard, que je n'ai pas lue et c'est celle-là que je mets en ligne. J'estime que s'établit ainsi entre son lecteur et moi une forme de complicité. Cette méthode m'amène à casser l'ordre original des notes d'Oriane en créant une nouvelle logique, mettant le lecteur un peu dans la situation de celui chargé d'établir une édition des pensées de Pascal. - cette notion d'ordre absent — ou plutôt sous-jacent — me laisse croire que le lecteur est obligé à une lecture plus attentive, à des aller-retour entre les notes. Mais je suis certianement naïf, utopiste, optimiste… Un jour peut-être je donnerai dans un autre apparté l'ordre original des notes, du moins celle interne aux carnets car les carnets eux-mêmes ne sont pas numérotés ce qui laisse une part importante à l'interprétation.
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"Nous ne voulons pas que nos meilleurs ennemis nous ménagent ni que nous soyons ménagés par ceux que nous aimons du fond du coeur. Laissez-moi donc vous dire la vérité!
Mes frères en la guerre! Je vous aime du fond du coeur, je suis et je fus toujours votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi. Laissez-moi donc vous dire la vérité!
Je n'ignore pas la haine et l'envie de votre coeur. Vous n'êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l'envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte!
Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Les guerriers de la connaissance sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté.
Je vois beaucoup de soldats: puissé-je voir beaucoup de guerriers! On appelle "uniforme" ce qu'ils portent: que ce qu'ils cachent dessous ne soit pas uni-forme!
Vous devez être de ceux dont l'oeil cherche toujours un ennemi - votre ennemi. Et chez quelques-uns d'entre vous il y a de la haine à première vue.
Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour vos pensées! Et si votre pensée succombe, votre loyauté doit néanmoins crier victoire!
Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles. Et la courte paix plus que la longue.
Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit une lutte, que votre paix soit une victoire!"
Apparté d’Oriane (encre violette) : Mon mari le Général Proust avait certainement lu Nietzsche car on dirait, mot pour mot, certaines de ses affirmations. C’est notamment le genre de formules et d’idéologie qu’il aimait tenir à ses collaborateurs et par lesquelles il les subjuguait. La littérature au service de la politique ! En tous cas cela lui a servi quelques temps…
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"On serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera plus. Le portefeuille, la bille d’agate de Gilberte, tout cela n’avait reçu jadis son importance que d’un état purement intérieur, puisque maintenant c’était pour moi un portefeuille, une bille quelconques." Apparté d’Oriane (crayon de couleur tendre) : Proust… Mon mari m’a affirmé qu’ils n’avaient aucun lien de famille bien qu’ils portent le même nom. Dommage, je me serai bien vue comme un personnage de la Recherche du temps perdu. Mais c’est ainsi… Sa force en tous cas est d’affirmer des remarques psychologiques comme des vérités générales alors qu’elles ne sont que relatives. Son rapport au temps, par exemple, bien qu’il lui soit personnel tend à apparaître comme général… ce dont je doute fortement.
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"A l’intérieur de l’Oil City, il y avait peu de lumière, de la musique et une atmosphère âcre et parfumée. Doris était assise au bar, elle causait avec un homme de petite taille, qui portait un casque en plastique blanc et une tenue de chantier en toile. Il avait une queue de cheval qui lui tombait jusqu’au milieu du dos. Deux verres étaient posés devant eux, sur le comptoir ainsi que les gants de travail du type et quelques billets d’un dollar. En parlant, Doris et lui se regardaient, les yeux dans les yeux. Je trouvai qu’il avait l’air d’un Indien, à cause de ses cheveux et parce qu’il y en avait deux ou trois autres dans l’établissement…" Apparté d’Oriane (feutre rose) : le pouvoir des mots… Toujours un mystère pour moi. «Une atmosphère âcre et parfumée» ne dit rien. Comment définir cette «acreté», ce «parfum» et pourtant cette expression est suffisamment évocatrice pour m’entraîner dans un lieu qui comporte une certaine dose d’exotisme que je ressens physiquement. Doris est Doris et ce seul nom suffit à me donner une vision d’une femme particulière. A creuser…
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